Retour en Guyane

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16 janvier 2018

Ce n’est pas ce que vous croyez. Penn Gwen n’a pas rebroussé son chemin depuis la Martinique où il vaque encore à quelques ronds dans l’eau, réparations d’annexe, dégustation de langoustes, reprise de l’école, punchs du soir et autres devoirs de croisière. Non, c’est juste que depuis Villeurbanne, je me souviens que je n’ai pas terminé mon job d’équipière, et que de temps en temps, un gentil mail non coercitif me parvient style « T’es au taquet pour un article pour demain ? On a de l’internet ! ». Et puis comme vous avez pu constater, depuis l’odyssée boueuse si bien contée par Laurence hashtag hash, rien de rien dans le blog, le séjour martiniquais et ses to-do-lists (voir ci-dessus) ne semblent pas pousser à la production littéraire…

Comme il me reste des notes du petit carnet, j’en profite donc pour continuer dans la veine botanique de l’article sur l’agriculture hmong. La Guyane, c’est un endroit dingue côté Faune et Flore. 96% de forêt équatoriale à très haut niveau de biodiversité, ça en fait un des pays les plus riches du monde en la matière. Et à la moindre promenade sur un sentier autour de Cayenne, épatant de se dire qu’on est en quelque sorte au rayon plantes d’intérieur de chez Botanic mais en méga-plus abondant et gigantesque du côté des feuilles, des lianes, des fleurs, des troncs…

Si les hmongs ont trouvé au XXème siècle en Guyane des terrains à cultiver, depuis bien plus longtemps les amérindiens et les bushinenge connaissent les usages et les vertus de cette extraordinaire ressource. Par exemple, à l’époque précolombienne (on va dire du côté de notre Charlemagne), les peuples amérindiens savaient cultiver maïs, manioc amer, igname, patates douces dans les savanes du littoral, sur des champs surélevés en buttes organisées en damiers pour réguler l’humidité du sol et concentrer les éléments fertiles. Autre technique hyper-ingénieuse, comme les sols guyanais sont pauvres, depuis avant JC ils les amendaient en faisant de la « terra preta », allez donc jeter un œil sur wikipedia pour être épatés. Juste savoir que dans certains pays cette terra preta antique est toujours exploitée car elle se régénérerait même toute seule ! De quoi nourrir une grande réflexion écologique et paysanne…

Je fais la maline, mais nous n’avons vu qu’un pouïème de tout ça. Sur les marchés d’abord, aux étals hmongs, bushinenge, amérindiens, où nous avons testé plusieurs légumes et fruits nouveaux pour nous, après avoir demandé comment ça se cuisinait ou se mangeait. Et lors de nos excursions dans la savane inondée de Kaw ou avec Gilbert (du carbet de St-Laurent-du-Maroni) qui était fan de botanique et de pharmacopée. Gaffe ! Comme ça me branche aussi, hé hé, cramponnez-vous à vos lunettes et à votre attention, il y a risque que je sois un peu prolixe. NDLR : « un peu prolixe », c’est peu de le dire ! Mais allez, courage, allez jusqu’à la fin et vous ne serez pas déçu 😉

Le moucou-moucou (montrichardia linifera), qui pousse abondamment dans la savane inondée, est une plante de la famille des arums, j’en ai retenu qu’elle pouvait être utilisée contre le diabète, qu’elle attendrit la viande en cuisine, et qu’en médecine traditionnelle les indiens Palikur se servent de sa sève contre la décharge électrique du gymnote. Entre autres usages ! Chaque plante ici m’a tout l’air d’être une poly-ressource.

Le moucou-moucou dans la savane inondée de Kaw

Prenons le palmier pinot, ou wassaï, açaï au Brésil (je vous passe le nom latin). Il n’existe qu’en Amazonie, où il est très abondant. Comme son tronc élevé est fin, c’est un arbre idéal en survie, il faut un sabre affûté avec lequel on peut facilement l’abattre. Le bourgeon terminal, on le mange, c’est le cœur de palmier. En tressant les palmes 2 à 2, on fabrique un toit de carbet qui va durer une dizaine d’années. Du tronc, on fait de bons piliers pour les hamacs, et les « fruits », les drupes noires, eh bien on en fait le fameux jus de wassaï dont la composition ressemble à celle du lait maternel, et tellement riche en vitamines, graisses végétales, oligo-éléments, anti-oxydants, polyphénols,  – autant dire que nos magasins diététiques le vendent la peau des fesses… Le wassaï est un des composants de base de la nourriture des campoes (villages) bushinenge, et les enfants grimpent en haut des troncs pour décrocher les inflorescences. On a goûté le jus de wassaï, acheté frais (ça s’abime très vite) dans un sachet plastique, il est marron-violet, épais, plutôt comme une purée. Goût bizarre au début, après on s’habitue, on déguste.

Les drupes du wassaï : le noyau est très gros, la chair est peu épaisse.

Les troncs graciles des palmiers pinots

A propos de palmier, voici quelques fruits achetés sur le marché et dont je n’ai pas retenu le nom. Faut éplucher, puis ronger la chair blanche pas très épaisse autour du noyau. Goût un peu terreux, on avoue ne pas les avoir terminés :

Une autre base de la nourriture est le manioc. Le manioc dans notre enfance c’était le tapioca que nos mères mettaient dans la soupe, les grains translucides un peu gluants qui nous faisaient râler quand nous voyions arriver les assiettes… La mode m’en a l’air un peu passée chez les parents modernes. Par contre je l’aime bien dans le ceebujën sénégalais, le ñambi ! Et je l’utilise dans notre pot-au-feu aussi. Mais c’est le manioc doux, pas toxique, qui est un hybride de manioc et qui s’appelle cramanioc en Guyane, vous pouvez l’acheter dans votre supermarché. Les indiens Arawak ont découvert comment travailler les tubercules de manioc amer, celui qui est toxique parce qu’il contient carrément du cyanure.

La plante de manioc

Le manioc se bouture  facilement à partir d’une branche. Si les pétioles sont rouges, il s’agit de cramanioc.

Le rhizome de manioc amer peut mesurer jusqu’à 6 mètres, et parfois il lignifie. Les femmes le rapportent de l’abattis en pirogue à pagaie. Il est épluché et coupé en gros morceaux qui vont tremper 3 jours dans l’eau, puis seront râpés avec une râpe qui s’appelle chimari. Ces 2 opérations de trempage et râpage vont éliminer une partie de l’acide cyanhydrique et de la lignine.

La râpe à manioc

La pulpe est remise à tremper 3 jours dans l’eau, puis elle va être pressée dans une « couleuvre » ou matopi, qui est une vannerie extraordinaire fabriquée en arouman (une plante à vannerie qui est aussi utilisée en pharmacopée traditionnelle Palikur, quand je vous disais que tout est ici polyfonctionnel !).

La couleuvre (et Gilbert)

La couleuvre est grande, comme vous voyez, et son tressage particulier la rend extensible. En haut, il y a un anneau de suspension et une ouverture (la bouche) par laquelle on introduit la pulpe de manioc, et en bas il y a un anneau de traction auquel on met un poids pour comprimer la pulpe et en extraire le jus qui est toxique. Ce jus est cependant utilisé comme condiment en cuisine par les indiens après avoir été bouilli, car l’ébullition enlève les toxines (les bushinenge, eux, s’en servent comme répulsif). Quant à la pulpe essorée qui reste dans la couleuvre, c’est le domi vendu sur les marchés en pains blancs cylindriques, sur lesquels se voit la trace du tressage.

Domi de manioc au marché de St Laurent du Maroni

Cette pulpe est séchée puis tamisée au manaari, avant d’être chauffée sur une platine en métal avec du feu dessous, pour bien la dessécher. On obtient la semoule de couac, qui ressemble à du couscous. Si on veut en acheter, le prendre bien doré, c’est qu’il est frais et bon. D’après Gilbert, le meilleur est celui des Paramaka, au grain moyen…

Le tamis à domi ou manaari

Le foyer pour sécher le couac (la plaque métallique est protégée de la pluie)

On peut piler le couac au mortier, pour obtenir une farine avec laquelle sont cuisinées des galettes fines (cassave), nous en avons mangé dans un restau amérindien avec un ragoût de quoi déjà ? une espèce de petit cochon sauvage je crois, le pac ? Le pac et l’agouti mangent du manioc quand ils tombent dessus, eh bien ils sont immunisés contre le cyanure, épatant non ?

Un agouti

Enfin, pour compléter les usages alimentaires du manioc, une de ses variétés sert à fabriquer une boisson légèrement alcoolisée, le cachiri, qui arrose les fêtes amérindiennes.

Toute cette fabrication du couac, Gilbert nous l’a montrée dans un village bushinenge, côté Guyane (NDLR : Gilbert nous a emmenés en excursion sur le fleuve Maroni, naviguant entre la Guyane d’un côté et le Surinam de l’autre…). Les techniques ancestrales sont peu à peu remplacées par les techniques modernes, la couleuvre par des presses mécaniques, etc. A noter que les usages culinaires et médicinaux des plantes sont bien répertoriés et partagés par les différents peuples, et de chaque côté des fleuves amazoniens. Les scientifiques ne s’y trompent pas, qui explorent la forêt, la canopée, interrogent les chamanes, en quête de molécules intéressantes.

La canne à sucre autrefois était pressée à l’aide du pilier ci-dessous planté dans le sol : on posait la canne sur le petit support, et on la pressait avec un bâton enfilé dans le trou. Sans doute plus le genre d’outil utilisé dans la rhumerie Clément en Martinique, sur laquelle nous aurons peut-être bientôt un article, non ? A ce propos je lève à votre santé un p’tit verre du très vieux rhum agricole aux arômes de vanille intense que m’a rapporté Vivian, ça donne foif le clavier et les souvenirs de Guyane à minuit à Villeurbanne !

Pressoir traditionnel à canne à sucre

Continuant la promenade botanique au Surinam, dans un village indien Kaliña, Gilbert nous a montré des pervenches de Madagascar, que l’on trouve en fait dans toutes les zones subtropicales, et qui contiennent les grandes molécules anti-cancéreuses que sont la vinblastine, la vincristine. On est toujours obligé de les extraire des plantes, leur complexité rendant leur synthèse difficile.

Pervenche de Madagascar

L’abricot-pays, arbre peu abondant en Guyane mais très commun aux Antilles, a entre autres des propriétés insecticides et antiparasitaires très puissantes, des racines aux feuilles et à l’amande du noyau. Et on n’en fait rien ! Un vrai scandale phytosanitaire, je vous dis ! Ma photo n’étant pas terrible, je l’ai scratchée…

Le chardon béni, lui, est hypertenseur. Ce n’est pas ce que je trouve dans mes petits bouquins d’herboristerie, mais c’est ce que Gilbert nous a dit de son usage local.

La prune de Cythère, délicieuse en jus de fruit vert clair souvent proposé dans les bars, est un hypotenseur très puissant. Autant dire que j’en ai fait grande consommation préventive.

Erell et le jus de prune de Cythère à la Goëlette

Nous avons vu aussi un laurier-rose jaune ou kawaï, aussi toxique que notre laurier-rose. Ses feuilles sont broyées et utilisées pour pêcher à la nivrée, une technique indienne consistant à immerger dans le fleuve des plantes neurotoxiques pour les poissons, qui sont alors asphyxiés et récupérés par les pêcheurs quand ils remontent à la surface. Il y a plusieurs plantes guyanaises qui sont utilisées à cet usage ichtyotoxique.

Les graines du kawaï servent à faire des bracelets de cheville (qui s’appellent donc aussi kawaï) pour les danses traditionnelles.

Laurier jaune kawaï

Et à propos d’instruments de musique traditionnels, pendue toute verte sous son arbre, voici une calebasse qui sert à fabriquer l’aguado :

Voici maintenant la liane sorossi sauvage, qui a des propriétés hypotensives. Le sorossi, c’est ce concombre fripé un peu amer, nous en avons mangé au restaurant créole à Mana, mais n’avons pas tenté d’en acheter pour le bateau. Un peu trop amer quand même. La liane sorossi empêche aussi les démangeaisons de la varicelle.

Liane sorossi sauvage

L’anacardier est un fruit à double détente, puisqu’il y a la noix (de cajou), qui se développe à maturité en dessous de la pomme. Mélisse nous l’avait présenté dans son article « J’adore les fruits ». Gilbert nous a confirmé que la bogue de la noix est très corrosive, et que l’amande contient aussi de l’acide cyanhydrique, ce pourquoi on la mange grillée.

Il nous montre aussi ce qu’il appelle « la feuille épaisse », qui soigne les maux de ventre et les céphalées :

Avec le roucou, on fabrique un colorant naturel inoffensif, c’est l’E160 qui colore la croûte des fromages hollandais, ou la boulette d’Avesnes, ou les petits gâteaux à l’orange Chamonix, ou les filets de haddock…

On ouvre le fruit et on écrase les graines, d’un très bel ocre rouge. Attention, ça tache ! D’ailleurs les indiens s’en servaient pour les peintures corporelles, et aussi parce que ça protège la peau du soleil et des insectes, et c’est encore un antidote contre l’empoisonnement du manioc amer. Que de propriétés !

Au CARMA, Centre d’Art et de Recherche de Mana, génial musée-atelier, Mélisse et Erell ont peint une planche à la pulpe de roucou :

Je vous parlerai peut-être de quelques bois d’arbres guyanais – l’article sur les pirogues encore à faire, mais il faut que je vous présente encore le goyavier sauvage. Nous en avons rencontré un sur une belle petite île rocheuse avec des pétroglyphes et un atelier de polissoirs (faudra aussi qu’on vous raconte ça damned !).

Cet îlot s’appelle Tineeri Bigiston (même si l’îlot est français, on est du côté Surinam, Bigiston c’est du créole anglais, on entend bien Grosse Pierre). Le goyavier sauvage, il s’appelle aussi washi papaï, ce qui veut dire apparemment « pour se laver la foufoune », ce que Gilbert nous traduisait pudiquement par « l’équivalent du septivon ». Il soigne les mycoses. Et pas que, hum hum, cet article va être poursuivi pour incitation à la débauche ou sexisme primaire… apparemment encore, l’infusion de washi papaï resserre les tissus, ce qui permet aux femmes d’espérer réjouir encore plus leurs hommes, Flora, si tu as bien pris au Carma une photo du tableau très explicite et rigolo, mets-la ici et explique !

Alors voilà le tableau très explicite et rigolo dont parle Maman : on y voit en haut à droite la plante, le washi papaï ; en-dessous la bouilloire pour préparer l’infusion de washi papaï, que les femmes bushinenge mettent ensuite dans un pot de chambre sur lequel elles s’assoient puis se lavent avec l’infusion, pour se soigner, ou dans le but de « kill somebody ». Je vous avais dit que vous ne seriez pas déçu 😉

Voilà, j’espère que cet article vous aura donné envie de venir étudier la botanique en Guyane, vaste programme !

Christiane de Villeurbanne

5 réponses

  1. Mamilo
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    Chère Christiane, je commençais à m’impatienter, constatant comme toi, que Penn Gwen était vraiment en panne d’écriture … et d’albums photos. Alors en tant qu’ex -équipière, j’envisageais (très paresseusement) de puiser dans mes souvenirs ( à défaut de notes dans un carnet pourtant entamé au début du séjour, mes bonnes résolutions s’étant vite envolées … ) pour leur fournir un peu de matière. Ayant été témoin du harcèlement dont tu as été victime, je m’incline devant le résultat : ton article fera référence et je m’y replongerai volontiers pour approfondir ma connaissance en science guyannaise botanico pharmatico culinaire avec un zeste de « coquinerie » … Je te remercie de m’avoir permis de retrouver le nom français de la « Golden Apple », la prune de Cythère, dont nous nous sommes régalés ( à part Erell qui n’aimait pas son côté filandreux) dans les petites Antilles.
    Eh oui, attention, Christiane : la chute de rein qui clôt l’article risque de t’exposer à la fois à l’ire de la gente pudibonde et des ligues féministes particulièrement virulentes dans les temps qui courent …
    Laurence de Chappes

    • Christiane
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      Une des causes mystérieuses de la panne d’écriture à bord ne serait-elle pas ces visites répétées aux distilleries (voir la dernière énigme sur twitter) ? Pour ce qui est de la botanique guyanaise, mes connaissances sont bien faibles par rapport aux ressources immenses du coin… par contre celui et celles de Penn Gwen me semblent creuser sérieusement la question de la canne à sucre 🙂

      • Mamilo
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        En effet, ils doivent commencer à en savoir un bout sur le sujet canne à sucre et rhum depuis Madère, Cap vert, Brésil, Guyane, les Antilles … Et en métropole, la rumeur dit qu’ils sont passés à la vitesse supérieure en matière d’appro : dans les soutes, ils ont remplacé les cubis d’eau potable par des cubis de rhum. Dans quel état vont revenir Edith et Marie ?
        Au fait, je trouve qu’à part nous, les lecteurs du blog deviennent très paresseux à réagir.

        • Christiane
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          Hahaha ! C’est évidemment parce qu’ils veulent des nouvelles fraîches en direct du bateau, avec les recettes d’apéro et les photos des matelots en goguette !

  2. dubreuil gérard
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    Bravo, article encyclopédique digne de ce botaniste et écologue lorrain illustre , Jean-Marie Pelt , malheureusement disparu . J’avoue m’être trouvé parfois un peu dépourvu , à en perdre mon latin que je n’ai jamais étudié ! Mais admiratif. Je déguste parfois un peu d’acaï en poudre acheté en magasin bio , je le savourerai avec encore plus de satisfaction. Quant à la belle jeune femme aux formes bien arrondies dans un exercice de séduction pour son homme , je vois cette représentation faite par des féministes des autres temps, où on n’avait pas peur de se dire femme libérée en même temps que femme libre. Quand même moins triste et sexiste que celle de la version Caroline de Haas.
    Gérard.

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